Tu fais les beats. D’autres encaissent l’argent.
Ton travail peut entrer dans un hit sans que ton nom ni ta rémunération soient réglés. Voici comment poser tes conditions avant la sortie.

Je suis à l’Oasis, à Miami, pour Halloween 2022. Dans le carré VIP, il y a Rosalía, Rauw Alejandro et des producteurs avec qui je travaille, comme Mr. NaisGai, Súbelo NEO et Tainy.
À un moment, Ferxxo 100 démarre. Ma guitare arrive dès le début et je vois les réactions autour de moi : les gens connaissent le morceau, ils chantent. Et moi, je suis juste à côté d’eux.
« Ils connaissent les premières notes. Ils chantent le morceau. Je suis juste à côté d’eux… et ils ne savent pas que cette guitare, c’est moi. »
Mon nom n’est toujours pas dans les crédits. Je surjoue un peu la guitare pour cacher mon malaise, mais je ne suis pas heureux. Je vois l’impact du morceau devant moi et je ne sais pas comment prendre ma place dans cette situation.
« Attends, tout le monde connaît la chanson et mon nom n’est pas dedans. Il y a un décalage. Il y a un problème. Je ferai en sorte que ça ne se produise plus jamais. »
Sur le moment, je le ressens vraiment. Ça ne veut pas dire que j’ai changé toutes mes pratiques dès le lendemain. Je savais ce qui me faisait mal; je n’avais pas encore mis en place tout ce qui aurait pu l’éviter.
Si tu envoies tes créations à d’autres producteurs, tu vois peut-être ce que je veux dire. Recevoir une démo avec la voix d’un artiste, ça donne l’impression que tu fais déjà partie du projet. Pourtant, ta musique peut être dedans et ta place rester floue. C’est ce qui m’est arrivé, malgré les appels, les échanges et les discussions sur l’argent.
1. Ta musique peut entrer dans le projet sans que ta place soit réglée
Cette guitare s’appelle Sad Crab. Sa mélodie est reconnaissable dès le début de Ferxxo 100 de Feid.
Avant tout ça, Sad Crab était une production dans ma chambre. J’avais composé la guitare, je l’avais jouée, enregistrée, arrangée, mixée et produite. Puis je l’avais exportée pour l’envoyer à différentes personnes. Ce n’était pas juste quelques notes : il y avait déjà mon travail dans ce fichier.
Lors de mes premiers voyages, j’étais passé dans un studio en Colombie. Les propriétaires n’étaient pas là. Plus tard, à Miami, je découvre que l’un d’eux a aussi un appartement dans le bâtiment où je loge.
On se rencontre sur le toit, près de la piscine, avec la vue sur Miami. Pour moi, tout ça est nouveau, donc je suis assez impressionné. On échange nos numéros pour commencer à travailler ensemble.
Sad Crab est dans les premières guitares que je lui envoie. Il accroche, la transmet à l’artiste, et je reçois ensuite une démo avec sa voix et ma guitare.
Ensuite, on me confirme 3 placements sur le projet. On parle de mon crédit, on me demande ce que je réclame généralement comme compensation et je donne une fourchette. À ce moment-là, la discussion existe. Le morceau n’est pas sorti à mon insu sans qu’on se soit jamais parlé.
J’ai un interlocuteur, une démo avec la voix de l’artiste, et mon nom est dans le fichier. On a même parlé d’argent. Tu comprends pourquoi ces échanges pouvaient me rassurer : j’étais dans la boucle, je voyais le projet avancer.
Le 3 juin 2022, Ferxxo 100 sort.
Je suis aux îles Canaries, dans une petite chambre d’hôtel, loin de chez moi pour une session avec une artiste. J’apprends que le morceau est sorti, je regarde les crédits et je ne trouve pas mon nom. La guitare est bien là, mais le crédit dont on avait parlé ne l’est pas.
Je reprends contact avec les coproducteurs. Ils m’expliquent qu’il y a eu une mauvaise communication avec l’équipe de distribution et que ça va être réglé. Ce sont les explications que je reçois. Quelques mois plus tard, quand j’entends le morceau à l’Oasis, mon nom manque encore.
C’est ça que cette soirée me renvoie. Je n’avais pas été absent des échanges. J’avais transmis la musique, reçu la démo, discuté du crédit et du prix. Pourtant, parler de ma contribution n’avait pas suffi à régler les conditions de son utilisation.
2. On a appris à utiliser les sons sans regarder qui les a créés
Je pourrais m’arrêter aux personnes qui n’ont pas mis mon nom. Mais ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est aussi la manière dont on a appris à travailler avec les créations des autres.
L’effacement des contributions n’a pas commencé avec les banques de samples. La musique connaît depuis longtemps le travail effectué dans l’ombre. Le ghostwriting en est un exemple. Il peut faire l’objet d’un accord : travailler sans apparaître publiquement n’est pas la même chose que découvrir après coup qu’on a disparu des crédits.
Si tu acceptes de travailler dans l’ombre, c’est un choix. Si tu pensais que ton nom allait apparaître et que tu découvres son absence à la sortie, la situation est différente. C’est cet écart entre ce qu’on croit convenu et ce qui arrive qui nous concerne ici.
Ce n’est donc pas le royalty-free qui a créé le problème. Mais je pense qu’il a rendu une autre pratique très familière : obtenir un son, l’utiliser et ne plus avoir à revenir vers son créateur pour l’exploitation autorisée.
Splice le précise dans sa FAQ officielle : les sons téléchargés sous licence peuvent être intégrés à des créations commerciales sans royalties ni obligation de crédit envers Splice ou leur créateur.
Ce modèle simplifie l’utilisation. Je comprends pourquoi un producteur apprécie de ne pas devoir négocier chaque son avant de commencer son morceau.
Mais je pense qu’il a aussi renforcé une habitude : traiter la mélodie comme un matériau disponible, en oubliant la personne et les choix qui l’ont produite.
Quand je dis que ce modèle a empiré les choses, c’est de cette habitude que je parle. Je ne dis pas que chaque producteur qui utilise un sample veut effacer quelqu’un. Je parle de la facilité avec laquelle on peut utiliser une création sans plus penser à la personne derrière.
Un sample peut être correctement licencié. Tu peux en faire une création personnelle et apporter un vrai travail. Le problème n’est pas de travailler avec la musique de quelqu’un d’autre. Je propose moi-même mes guitares pour que d’autres créateurs construisent quelque chose avec elles.
Moi aussi, je veux qu’une guitare puisse devenir autre chose entre tes mains. Ce que je veux garder visible, c’est le lien avec ce qui existait avant ton travail, puis ce que tu y as ajouté. Les 2 contributions peuvent avoir de la valeur.
Si tu apprécies une mélodie au point d’en faire le départ d’un morceau, son créateur a apporté quelque chose. Et si tu trouves normal qu’on puisse oublier son nom, demande-toi comment tu veux que les autres traitent tes propres mélodies.
Dans une publication de Spotify for Artists du 19 novembre 2025, le producteur Mike Dean l’explique ainsi : « people discovered me through the credits long before the internet was popular. » Les gens le découvraient par les crédits bien avant qu’Internet soit populaire.
Le 25 août 2026, Spotify mettait justement SongDNA en avant pour permettre aux auditeurs d’explorer les auteurs, producteurs et collaborateurs derrière les morceaux.
Le crédit permet donc aussi de te découvrir. C’est concret : quelqu’un entend un morceau, regarde qui a travaillé dessus et trouve ton nom. Mais cette visibilité ne dit pas encore ce qui te revient financièrement. Être crédité et avoir clarifié ta rémunération restent 2 sujets.
3. Donne à ta contribution des conditions aussi claires que ton fichier
Dimanche, un membre m’a expliqué qu’il avait travaillé au début de certains projets, puis qu’il découvrait le résultat à la sortie. Ses éléments continuaient à vivre dans le morceau. Lui n’était plus dans les échanges.
Il avait retenu cette idée dans la lettre précédente : rester dans la boucle. Il voulait savoir comment je le fais concrètement.
La question qu’il me pose est très concrète : comment faire pour que ça ne reste pas une bonne intention ? Pour moi, il y a 3 choses à rendre claires, sans attendre que le morceau soit déjà sorti.
Qu’est-ce que tu as réellement apporté ?
Quand la conversation commence directement par un pourcentage, elle peut devenir abstraite très vite. Dire « voilà ce que j’ai fait » donne déjà quelque chose de précis à discuter.
Tu as peut-être composé la mélodie, joué un instrument, enregistré une partie, arrangé le morceau ou réalisé le mix. Dans mon cas, je peux décrire ce que j’ai fait sur Sad Crab. Ça ne veut pas dire que j’ai réalisé ces mêmes tâches sur tout le morceau de Feid. Nommer ma contribution, c’est aussi laisser leur place aux autres.
Avec qui clarifies-tu la suite ?
Le fichier passe parfois par plusieurs personnes. Celle qui l’a reçu sait qui tu es, mais l’équipe qui prépare la sortie n’a pas forcément votre conversation devant elle. Avoir un interlocuteur ne suffit donc pas si personne ne sait avec qui confirmer le crédit et les conditions.
Par exemple : « J’ai composé et enregistré cette guitare. Peux-tu me confirmer comment mon rôle sera crédité et avec qui nous devons clarifier les conditions avant la sortie ? »
Le fichier d’origine, la session et les échanges permettent ensuite de retrouver ce qui a été transmis et les réponses reçues. Ce sont des éléments concrets de l’histoire de la collaboration, au lieu de devoir tout reconstituer de mémoire.
Quelles conditions ont été acceptées ?
Ton nom dans un fichier aide à t’identifier. Un document peut préciser ce que tu autorises. Un accord financier décrit ce qui te revient. Aucun de ces éléments ne doit être supposé simplement parce que la relation est bonne.
C’est aussi pour ça qu’un dépôt ou un horodatage ne répond pas à toutes les questions. Conserver une preuve de création, autoriser une utilisation et faire respecter des conditions sont des sujets différents.
Le modèle Royalty Fair que je propose sert à mettre des conditions sur la table. Tu dois encore identifier l’œuvre concernée, vérifier que tu peux poser ces conditions et les faire accepter à tes partenaires. Il ne détermine pas automatiquement le partage de tous les revenus d’un morceau.
Ce que tu as créé, avec qui tu échanges, ce qui a été accepté : ces 3 réponses rendent ta place plus claire.
Sur une collaboration en cours, tu peux déjà voir où ça coince. Tu sais ce que tu as créé, mais pas qui prépare la sortie ? Le problème n’est pas le même que si ton interlocuteur est identifié et que les conditions restent floues. Les 3 questions servent à repérer ce qui manque réellement.
Ne laisse pas ta place dans le morceau au hasard
Ce soir-là, à Miami, je pouvais entendre l’impact de ma guitare autour de moi. Ce qui me faisait mal, c’était de ne pas retrouver ma place dans l’histoire du morceau.
Je ne peux pas décider à ta place des conditions que tu veux accepter. Tu peux choisir une rémunération immédiate, négocier une participation ou convenir d’un autre cadre adapté à ton projet. Mais ce choix mérite d’être compris et formulé.
Une guitare, une contribution, des conditions visibles
Sad Crab est la guitare originale dont je viens de te raconter l’histoire. Sa mélodie, son phrasé et son enregistrement sont là, avant la voix de Feid et le morceau terminé. Les entendre côte à côte rend ma contribution concrète : ce qui était dans ma chambre est devenu le point de départ d’une chanson connue.
Le modèle Royalty Fair est également disponible ici. Le générateur reprend ton nom et ton contact; l’œuvre concernée et le bénéficiaire restent à compléter. Il donne une forme à tes conditions pour qu’elles puissent être discutées et acceptées. Il ne décide pas à la place de tes partenaires.
Ton modèle Royalty-Fair
La récompense, ce n’est pas seulement une guitare de plus dans ton dossier. C’est un exemple où la musique, la personne qui l’a créée et les conditions de son utilisation restent ensemble. Tu sais ce que tu entends, d’où ça vient et dans quel cadre tu peux construire la suite.
Une collaboration devient plus lisible lorsque chacun peut nommer ce qu’il a apporté et retrouver ce qui a été accepté. Le morceau peut voyager. La contribution n’a pas à disparaître en chemin.
- Sébastien
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